Hairpin Circus


Vous aimez les films de voitures ? Vous cherchez une œuvre originale, avec de vraies voitures, sans trucages numériques ? Alors ne cherchez plus, voici Hairpin Circus. Ce film japonais sans prétention, tourné en 1972, mérite franchement le détour. Et si en plus, vous aimez les Japonaises ou le Grand Prix de Macao, vous allez être servi...

Tout a commencer sur Instagram. Le réseau me montrait le post d'un compte que je ne suivais même pas : Hagerty. Il faisait une hagiographie de ce film : un film-culte, sur le monde japonais du tuning, au début des années 70. 

J'aime regarder des films de voitures. En plus, il y a tout un aspect exotique. Ma curiosité était piquée. Je DEVAIS voir ce film !

On comprend vite pourquoi il est méconnu hors du Japon. Il n'a été diffusé qu'au Japon, à l'époque. Aujourd'hui; le DVD n'est diffusés que sur des plateformes japonaises, inaccessibles en occident (merci, le RGPD.) Il existe une version sous-titrée en anglais d'Hairpin Circus. Mais le sous-titrage est paresseux.

Le film est disponible sur YouTube. Mais je suis légaliste. J'ai trouvé un site commercialisation des copies sous-titrées. Après un mois d'attente, j'en ai enfin reçu une copie. Si, si, c'est un DVD tout ce qu'il y a de plus légal, avec des royalties payées aux ayant-droits !

Le générique débute par une voiture surgissant d'un tunnel, puis filant sur une autoroute aérienne, au petit matin. La clarinette de la bande-son n'arrive pas à couvrir le son rageur d'un trio de Solex. La caméra est fixée sur le capot (est-ce ça qui inspira Claude Lelouch, quatre ans plus tard ?) 

Grâce au contrechamps, on découvre que c'est la Toyota 2000 GT jaune de Miki.

Le film est réalisé par Kiyoshi Nishimura, un réalisateur de films de genre. Hairpin Circus est basé sur le roman éponyme d'Hiroyuki Itsuki (non-traduit.) Le romancier a part ailleurs co-écrit le scénario.

Hairpin Circus débute par une série d'aller-retour entre passé et présent, pour nous présenter les personnages. Histoire de ne pas tout divulgâcher, je vais m'en tenir à un narratif linéaire.

Shimao Toshiya (Kiyoshi Misaki) a été pilote. La course de sa vie, ce fut le Grand Prix de Macao.
La course fut lancée en 1954 et les Portugais roulaient avec ce qu'ils avaient. Par la suite, elle s'ouvrit aux F3 et aux protos 2l... Mais il fallu attendre 1974 pour qu'il y ait des catégories ! Le spectateur découvre donc une course où tout le monde roulait en même temps ! On note aussi que le comptoir portugais était beaucoup moins urbanisé.

Kiyoshi Misaki n'était pas doublé. Dans la vraie vie, il était pilote de course et ce fut son unique rôle au cinéma.

Kiyoshi Nishimura s'est contenté d'accompagner Kiyoshi Misaki au Grand Prix de Macao 1971 (où il termina 3e avec son proto JRM.) La plupart des images furent capturées durant la course (avec un cameo de Teddy Yip.)
La séquence est plus proche du documentaire, que du cinéma. Notez qu'il n'y a ni dialogue, ni voix off, ni placard.

Le réalisateur a profité du circuit pour poser une caméra sur la JRM. On sent l'influence de Grand Prix. Hagerty y voyait carrément du pré-Michael Mann. D'autant plus que Kiyoshi Nishimura place parfois la caméra à hauteur des portières, voire au ras du sol.
Mais la Toyota 2000 GT ou la JRM, conçues pour la course, ont peu d'amortissement. L'image est volontiers sautillante et parfois floue. Alors, génie du réalisateur ou idée idiote ?

Revenons à l'action, Shimao Toshiya assiste à la sortie de route mortelle d'un rival... Ou plutôt, sa transformation en mannequin en mousse, avec jets de sauce tomate.

Durant le Grand Prix de Macao 1971, David Ma fit une sortie mortelle et sa Lotus 47 rouge portait le dossard 78. A-t-il influencé le scénario ?

Suite à cet accident mortel, Shimao s'est littéralement rangé des voitures. Le voilà désormais père de famille et moniteur d'auto-école. Ses élèves, bas du front, fournissent une série de gags pour détendre l'atmosphère.

Pour un non-professionnel, Kiyoshi Misaki s'en tire très bien. Par rapport à Henri Grandsire, il n'y a pas photo !
Par contre, cet acteur d'un jour avait du mal avec les grandes tirades. Donc ils en ont fait un personnage mutique, qui prend sur lui. En y ajoutant son côté solitaire, désabusé, voire nihiliste et ses accès de violence impromptus, il rappelle clairement les personnages joués par Takeshi Kitano. L'humour noir en moins.

Après le boulot, il préfère trainer, que de rentrer chez lui. C'est ainsi qu'il rencontre Miki (Yuko Enatsu), une ancienne élève. 

La juvénile Yuko Enatsu n'a qu'un an de moins que Kiyoshi Misaki, mais elle semble beaucoup plus juvénile.

C'est son opposé. Vu qu'il est silencieux, Miki fait les questions et les réponses. Pour le provoquer, elle se moque du mode de vie patachon du moniteur d'auto-école. Bien que le sachant marié, elle n'hésite pas à le draguer ouvertement.

Kiyoshi Nishimura a tenté de la faire conduire sa Toyota 2000 GT. Visiblement, elle avait beaucoup de mal à maîtriser cette voiture de course, tout en gardant sa composition... Pour les autres scènes, il privilégia les voitures travelling et une cascadeuse.

Ce sont deux mondes, qui s'affrontent. Le réalisateur a voulu en faire une parabole du Japon des années 70. 
Shimao a l'impression d'être le dernier défenseur des valeurs travail et famille, de la probité, de l'intégrité... Et ça ne lui a rien apporté. Au contraire, Shimao passe pour un loser. Il est attiré par Miki. Elle vit au jour le jour, sans se soucier de rien. Elle n'a ni travail, ni famille. Elle a déjà bousillé trois voitures (dont une Mini Cooper), mais elle s'en fiche. Et si c'était elle, qui avait raison ? Avec son Hairpin Circus, elle s'amuse à provoquer des automobilistes et à les envoyer dans le décor. Chaque voiture envoyée dans le décor étant symbolisé par un chrysanthème sur la portière...

Kiyoshi Nishimura tourne de nuit. Une manière de masquer que l'Hairpin Circus tourne en rond dans les entrepôts attenant à l'aéroport d'Haneda.

Comme dans les productions Steve McQueen, la musique s'arrête dès que les moteurs parlent. On entend bien le bruit des trois Solex qui gavent le 6 cylindres Yamaha de la 2000 GT ! De par leurs vocalises, on pourrait croire à un turbo... En tout cas, ceux qui écoutent le film avec un casque auront les oreilles bien nettoyées !

Shimao a l'habitude de diriger et de planifier sa vie. Avec Miki, il se laisse conduire sans savoir où elle va. Elle le traine ainsi dans un bar. On y fume du shit et on y monte des avions radiocommandés (!), tout en écoutant du jazz. Le tout devant des gaijin hagards.

On reconnait la patte d'Hiroyuki Itsuki, amateur de jazz et d'ambiances enfumées... Masabumi Kikuchi, qui a composé la BO, fait une apparition avec son sextet.


Shimao en ressort transformé. Au point de porter des lunettes noires en pleine nuit ! Que va-t-il faire ensuite ? Retourner à sa vie plan-plan, avec sa gentil femme, son gentil bébé qui ne pleure jamais et son gentil boulot ? Ou bien s'adonner à une vie de luxure, de drogue et de violence routière avec Miki ?

La scène finale est très, très longue. A croire que le réalisateur a cherché à meubler pour atteindre les 80 minutes réglementaires. On peut aussi soupçonner un taillage à la hache dans les scènes. Soit parce que celles du roman étaient jugées immorales pour le Japon de 1972, soit à cause de l'incapacité de Misaki Kiyoshi à gérer les grandes tirades.

Puis c'est l'écran "fin". Charge à chacun d'imaginer son épilogue.

Hairpin Circus a beaucoup mieux vieilli que nombre de films "de bagnole" des années 70 (cf. Vanishing Point, Macadam à deux voies, Lâchez les bolides...) La BO jazzy lui donne un côté Nouvelle Vague. Le début est très rythmé, mais il manque sans doute une ou deux scènes avant la dernière partie. Kiyoshi Nishimura s'inspirait de diverses choses : la Nouvelle Vague, on l'a dit, mais aussi les films de Steve McQueen, les polars Japonais... Parfois, l'abondance de références finit par être indigeste. Mais il faut se rappeler que c'était un film de genre sans prétention.

En fait, ce n'est pas tant qu'Hairpin Circus soit un chef d'œuvre ; c'est surtout qu'aujourd'hui, on ne saurait plus faire cela. Déjà, plus question d'avoir des personnages principaux aussi moralement ambigus ! La nuance n'existe plus, ni la retenue. Place aux remarques sarcastiques avec de l'autodérision ! Aussi, pas question d'avoir des voitures "stock". Ca serait rétrofit 1500ch et NOx ! Oubliez le jazz, place à un hip-hop avec autotune ! Donc, c'est sûr que vu de 2026, Hairpin Circus semble tellement intello...

Quoi qu'il en soit, les amateurs de voitures seront servis. Kiyoshi Nishimura ne connait pas les scènes en studio ! Les doublures sont également utilisées a minima. Sa caméra est toujours en extérieur, avec des angles incroyables pour l'époque (c'était avant la GoPro ou la steadicam.) Il y a quand même des moments qui feront sourire. Notamment lorsqu'une Mazda RX-3 (notoirement sous-motorisée) rattrape une Honda CB 750-Four en pleine accélération !

Misaki Kiyoshi a repris sa vie de pilote. Pilote Spice, il participa une fois aux 24 heures du Mans. Tandis qu'un volant sur une Supra "usine" l'emmena jusqu'aux 24 heures de Spa. Il fit des apparitions en Super GT, jusqu'au début des années 2000.

Yuko Enatsu a eu des petits rôles, puis elle quitta les planches, à la fin des années 70. Notez que la plupart des acteurs se retrouvèrent à un moment ou à un autre dans Ultraman et dans X-Or !

La carrière de Kiyoshi Nishimura n'a pas survécu non plus aux années 70. Il est mort en 1993.

Hiroyuki Itsuki est toujours de ce monde. Ses romans sont régulièrement adaptés à l'écran. Notez qu'en France, il a une réputation d'écrivain "sérieux".


Un DVD-R dans une pochette en papier, ça me semblait un peu short. J'ai cherché des produits autour d'Hairpin Circus et il n'y a vraiment pas grand chose. Le film a donc été adapté un DVD. La BO est commercialisée en CD. Et c'est tout. La nouvelle d'Hiroyuki Itsuki est épuisée depuis longtemps. Il n'y a pas de tee-shirts, de posters ou quoi que ce soit. Un comble, au pays des goodies ! D'ailleurs, il n'y a rien du tout sur la boutique du producteur, Toei.


J'ai d'autant plus de doute sur l'aspect "film-culte" qu'on ne trouve pas de référence à Hairpin Circus dans un film, un jeu vidéo ou un manga. Hagerty a probablement fait monté la sauce, pour attirer le chaland.


Tout ce que j'ai trouvé, c'est la réplique de la Toyota 2000 GT de Miki.

En 2006, Tomica avait commercialisé le Toys Dream Project, l'une de ses nombreuses séries spéciale. Au sein de cette série, il y avait la Beloved Famous Car Collection, une série de voitures issues de films. On y trouvait donc cette 2000 GT spéciale, réalisée avec l'accord de Toei.

Parmi la pelletée de Toyota 2000 GT miniature, c'est l'unique reproduction de celle d'Hairpin Circus.


Par rapport à la 2000 GT d'Hot Wheels, on relève de nombreux détails : finesse de la gravure, phares cristal à l'avant, feux arrières peints, pourtours des fenêtres noirs... Sans oublier les portes ouvrantes.

C'est du Tomica : bien mieux fini qu'une Hot Wheels ou une Majorette... Même si l'on reste loin des actuelles productions Chinoises.


Cette miniature n'est qu'une Toyota 2000 GT Tomica avec une livrée spéciale. L'aileron arrière, vu dans le film, est donc absent. Le fabricant n'a pas non plus reproduit les chrysanthèmes, qui représentaient le nombre de "combats victorieux" menés par Miki et sa troupe.

Notez le liseré Check Man. L'accessoiriste Japonais a fourni l'aileron arrière sus-cité, ainsi que le volant et le pare-soleil de la Mazda RX-3 de Shimao. Je soupçonne surtout Check Man d'avoir contribué au financement du film, en échange d'une mise en valeur de ses productions.


Avec 337 unités, les Toyota 2000 GT sont déjà très rares. Celle d'Hairpin Circus l'est encore plus ! En 1967, Toyota remportait les 1000km de Fuji. Pour les 1000km de Suzuka, trois mois plus tard, il comptait bien remettre cela. Trois voitures "usines" furent alignées, ainsi qu'un mulet.
Ce fut un bide. Les trois voitures renoncèrent et une Porsche 908 l'emporta. Ce fut la fin des 2000 GT "usine".
La voiture d'Hairpin Circus serait le mulet de Suzuka. Elle aurait été maquillée en voiture série, mais des détails la trahissent : caisse surbaissée, absence de phares sous trappes ou de pare-chocs arrière, etc. Notez qu'une autre 2000 GT "ex-Suzuka" apparue l'année suivante dans Wandering Ginza Butterfly, un polar Japonais.

Kiyoshi Misaki fut d'abord embauché comme coordinateur des cascades. Véritable mercenaire du sport auto japonais, il avait des contacts chez tous les constructeurs. Il fut chargé d'obtenir des bolides. Il connaissait d'autant plus cette Toyota qu'à Suzuka, il pilotait celle au dossard N°1. Il négocia auprès d'Honda de rester à Macao, quelques jours après le Grand Prix. 
Kiyoshi Nishimura se serait alors dit : tant qu'à faire, autant qu'il joue son propre rôle ! De quoi économiser le cachet d'un acteur...


Après le film, cette 2000 GT fit une apparition dans la série TV Oretashi no tabi... Comme épave (à voir ici.) A l'époque, elle n'était perçue que comme une voiture de course obsolète. Son propriétaire n'eu aucun scrupule à en vendre les éléments, comme pièces de rechange. Il n'en reste plus grand chose.


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