Hot Rod Angels


1960. Henry Gregor Felsen publiait Road Rocket, son sixième et dernier roman sur les hot-rods. Jusqu'à son décès, 35 ans plus tard, il ne voulu plus jamais entendre parler de hot-rods ! La mode était passée, mais jusqu'à la fin des années soixante, son hexalogie était rééditée. Au total, ce diffuseur malgré lui de la culture hot-rod vendit huit millions de livres. A vingt-cinq cents par exemplaire, cela fait l'équivalent de dix-huit millions d'euros actuel en droits d'auteur ! Bien des auteurs se contenteraient du quart de la moitié...
Robert Sidney Bowen fut aviateur durant la Première Guerre Mondiale. Il commença par rédiger des articles sur les avions. Puis, dans les années 30, il se lança dans le pulp sur des histoires d'aviateurs, à un rythme industriel. Durant la Seconde Guerre Mondiale, il écrivit des histoires d'aviateurs Américain abattant des avions nazis ou Japonais, dignes d'un Chuck Norris. Ce fut son apogée. Dans les années 50, il tenta de se reconvertir dans les histoires de base-ball ou de chevaux (!) Avec la "retraite" d'Henry Gregor Felsen, il comprit qu'il existait un filon encore exploitable...


Ces derniers temps, j'ai critiqué des livres pour ados et des beaux livres. On n'est pas vraiment sur de la grande littérature... Pourtant, je suis l'un des seuls blogs de voitures à lire des livres. J'en serais presque le Bernard Pivot du blogging !
Des confrères m'ont confié qu'ils ne lisaient pas. Lorsqu'une maison d'édition leur envoie des livres de voitures, ils les laissent sous cellophane et ils les mettent en vente.
Moi, je les ouvre, je les lis et je les critique. Voilà pourquoi Glénat m'envoyaient leurs nouveautés, alors qu'après le Covid, Joest F1 atteignait péniblement cinq mille vues mensuelles... Et pourtant, ils détestaient mon blog...

Ce n'est pas qu'un mal de la presse auto. Récemment, j'ai assisté à des séances de dédicace. Les gens avouaient qu'ils ne lisent pas.
Après tout, on vit dans une époque où vous avez tout ce que vous voulez sur votre smartphone : du rire, des larmes... En permanence, vous recevez des notifications : quelque chose d'intéressant se passe ! Lire, c'est être capable de prendre son temps. De se couper du monde et d'ignorer son téléphone. Et puis, vous devez faire travailler votre mémoire, vous rappeler de l'intrigue. Puis aujourd'hui, on parle d'un livre pour ados de deux cents pages ; on n'est pas sur du Tolstoï !

Revenons à Hot Rod Angels.

Au début, on se croirait vraiment chez Henry Gregor Felsen ! 

On retrouve le même décor. A savoir une ville moyenne. Les indications topographiques sont assez limitées, pour que n'importe quel adolescent Américain puisse avoir l'impression que cela se passe chez lui. Le personnage principal est un lycéen débrouillard, mais fougueux. Il est féru de hot-rods et meneur d'une petite bande. Son rival est un gosse de riche bête et méchant. Ils se disputent les faveurs de la plus belle fille du voisinage. On retrouve aussi un officier de police (rappelons que Hot Rod avait été suggéré par la Sécurité Routière de l'Iowa.)
Robert Sydney Bowen était plus âgé. Du coup, dans le livre, les "adultes" sont des sexagénaires fringants. Felsen, Juif, faisait peu de références religieuses ; Bowen en recase davantage. La Seconde Guerre Mondiale était un tabou chez Felsen ; chez Bowen, les "adultes" font régulièrement référence à leur passage sous les drapeaux. Gag : l'un des méchants s'appelle Dodd, comme l'éditeur de Felsen. Hasard ou coïncidence ?

Comme Felsen, Bowen démarre très, très lentement. A coup de discussion interminables. Sa technique de meublage favorite, c'est de faire parler des gens surexcités, en même temps. Avec un renvoi tous les deux ou trois mots, on a vite noirci une page !
Toujours comme Felsen, la fin est vite expédiée, à croire qu'il allait manquer de papier ! Et à attention, avec Bowen, ce n'est pas un, mais deux Deus ex machina qui tombent dans les dix dernières pages !

Passons à l'intrigue. Jerry, un amateur de hot-rods, est condamné pour un crime qu'il n'a pas commis. Il connais le coupable, mais ce dernier nie. Un avocat et un officier de police se battent pour que la vérité éclate...
Ce que vous remarquez en premier, c'est le rôle passif de Jerry. D'une part, il est à l'arrière-plan de l'intrigue. C'est avant tout une lutte entre les vieux notables de la ville. Jerry n'est présent que dans la moitié des chapitres. De plus, il subit les évènements. Ce n'est pas lui qui se sort du pétrin et s'il fini en héros, c'est aussi grâce aux efforts des adultes ! 
Et le second point, c'est les hot-rods. Chez Felsen, il y a de longs paragraphes où les ados conduisent à tombeau ouvert, avec l'effet grisant de la vitesse. Sans oublier la préparation des bolides. Chez Bowen, la description des hot-rods est bouclée en un paragraphe. Et Jerry ne conduit le sien que durant une seule page et à 50 km/h !

La couverture "vend" un affrontement de hot-rods sur un circuit. Ce qui, bien sûr, ne correspond à aucune scène.
L'écriture est assez inégale. Certains tournants du roman sont vite expédiés, tandis que Bowen s'attarde sur des détails sans importance. Sans oublier les retournements de situation, souvent téléphonés... Felsen posait un décor idyllique et il finissait par une scène pleine d'hémoglobine. Bowen préférait d'emblée partir sur un tableau sombre et l'éclaircir peu à peu. Qui plus est, Bowen est un ancien feuilletoniste. Il sait achever un chapitre sur une incertitude, pour nous donner envie de lire la suite...

Quoi qu'il en soit, Bowen sut profiter à fond de la "retraite" de Felsen. Bien qu'inférieur, son Hot Rod Angels fut réédité six fois. Et l'auteur lança la chaine de production : Hot Rod Fury (1963), Dirt Track Danger (1964), Hot Rod Rodeo (1964), Hot Rod Patrol (1966), Hot Rod Showdown (1967), Hot Rod Outlaws (1968) et Hot Rod Doom (1973) !
Bowen mourut en 1977 et contrairement à Felsen, son nom est tombé dans l'oubli. Et bien sûr, comme Felsen, il n'a jamais été traduit en français.

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