11 ans, 3 mois, 10 jours...

A droite, le début. A gauche, la fin. Entre les deux, 11 ans, 3 mois et 10 jours. La fin d'une aventure, en eau de boudin.

Pour expliquer pourquoi, je vais employer une parabole. Les gens comprendront plus ou moins, mais tant pis. C'est ça ou risquer un procès en diffamation...

Il faut s'imaginer un immeuble, construit en 2004. Il y avait de beau appartements, mais les locataires devaient s'occuper des finitions. En échange, le propriétaire de l'immeuble était très libre sur la décoration et on pouvait quasiment de comporter en propriétaires... Je suis arrivé en 2006. A mon arrivé, le propriétaire venait me voir plusieurs fois par semaine. Puis quand le locataire d'après est arrivé, c'est lui qui s'est fait dorloté et ainsi de suite... Au début, l'ambiance était sympa. On n'était pas très nombreux et ça bougeait pas mal. Certains restaient un mois, une semaine... Voire juste un jour. Alors forcément, on passait vite pour des anciens ! Quand je voyais un appartement vide, avec la porte ouverte, ça m'arrivait de jeter ce qui avait été abandonné et de lessiver les murs. Entre locataires, on papotait, on se filait des conseils de bricolage... Le propriétaire lui-même débutait un peu. Parfois, ils nous disait : "Demain matin, de 8h à 12h, vous coupez l'eau ! Il n'y a pas de pression dans les derniers étages, mais j'ai trouvé comment réparer. Vous attendez mon top pour remettre l'eau, mais à 11h30 max, ça sera réparé !" Et à 10h, vous n'aviez plus d'électricité ! A 18h, la nuit tombait, vous étiez dans le noir, sans eau... Et parfois, vers 23h30, ça revenait. Les bons jours, vous aviez une explication : "Quand j'ai mis le nouveau tuyau, l'eau pissait sur les câbles électriques, alors j'ai préféré couper. En fait, il y a un défaut dans le nouveau tuyau et il fuit." Et bien sûr, le problème de pression n'était pas résolu. Même après la pose d'un nouveau tuyau. Mais il aimait bien bricoler. En fait, le propriétaire était aussi concierge, technicien de maintenance et médiateur entre locataires. Ce qui lui faisait pas mal de casquettes...
Avec le temps, il y a eu moins de turnover chez les locataires. Du coup, on se connaissait mieux et on s'entendait mieux. Ce qui ne plaisait pas forcément au propriétaire, dont les intérêts n'étaient pas toujours compatibles avec les nôtres. Il avait tendance à couper court aux discussions en disant : "C'est mon immeuble. Si t'es pas content, tu construis ton immeuble." La mentalité de partage des débuts disparaissait. Il y avait un locataire qui, lors des AG, sortait ce que moi (ou d'autres) avions lancé à la précédente AG, histoire de se faire mousser. Il y en avait un qui bricolait en permanence et qui aimait bien se faire livrer des colis. Les poubelles, c'était le lundi et le jeudi. A peine les poubelles revenaient au local qu'il les remplissait de cartons ! En plus, ses colis et ses matériaux de construction, il les laissait sur le palier, avant de les ouvrir. Quand il en avait plein, ça débordait sur l'escalier et parfois, certains cartons restaient là pendant des semaines, voire des mois...  Néanmoins, le pompon, c'était un homme qui sous-louait. Il avait transformé son 4 pièces en mini-pépinière d'entreprises. C'était illégal et en cas de problème, il y aurait eu des conséquences pour tout l'immeuble... Moi, lors des AG, j'ouvrais ma bouche, donc je passais pour le misanthrope de service. Le propriétaire a voulu nommer un concierge parmi nous, afin de lui déléguer certaines taches. J'étais candidat et je promettais un coup de balais... M. Cartons-dans-la-poubelle m'avait pris à part, paniqué, en me jurant qu'il allait ranger ses cartons ! N'empêche, le propriétaire a préféré quelqu'un de plus consensuel. Inconvénient : la personne en question utilisait l'immeuble comme résidence secondaire ; donc elle était rarement là...

Un matin, vers 2011, le propriétaire a annoncé qu'il avait revendu l'immeuble. On a donc eu un deuxième propriétaire. A l'époque, plusieurs locataires n'avaient pas été remplacés. Un gros tiers de l'immeuble était vide. En plus, personne ne venait plus aux AG. Comme le concierge ne savait pas jouer les médiateurs, le propriétaire se retrouva à gérer des histoires de bruits dans les couloirs et de courrier mal distribué... Il n'était pas là pour ça et il a vite jeté l'éponge. Son seul apport, c'est qu'il a créé une première mouture du règlement de l'immeuble.

On a donc eu un troisième propriétaire. Faut lui reconnaitre que grâce à lui, l'immeuble s'est remplis de nouveaux et qu'il a nommé un vrai technicien de maintenance. Terminé, les bricolages de fortune ! Par contre, pour il a supprimé les AG. J'ai coincé le concierge, une fois : "Il n'y a plus d'AG ? - Si, ce sont des réunions de copropriétaires. - Il n'y a qu'un seul propriétaire, ici ! - Donc voilà, c'est juste lui et moi. - Et il s'y dit quoi ? - C'est juste entre lui et moi." Et j'avais beau laisser des mots au propriétaire, impossible de le joindre... Par contre, une fois, un VRP s'est excité sur l'interphone. Je suis descendu, je lui ai dis : "Bonjour monsieur, laissez-moi votre carte de visite, on vous écrira." Je suis remonté. Qui tambourinait sur ma porte, 5 minutes après ? Le propriétaire ! "VOUS N'AVEZ PAS A PARLER AU NOM DE L'IMMEUBLE ! - mais, je lui ai juste... - C'EST LA DERNIERE FOIS !" Ca faisait quand même 6 ans que j'étais là, je savais ce que je faisais !
A force d'être l'interlocuteur unique du propriétaire, le concierge avait pris la grosse tête. Parfois, il venait m'aboyer dessus en permanence : "Tu as laissé de la boue sur le paillasson de l'entrée !", "Tu as claqué ta porte !", "Un voisin s'est plein que tu as mis de la musique trop forte.", "Tu as mis une plante sur le rebord du balcon, alors que c'est interdit dans le règlement." Une fois, j'en ai eu marre : "T'as pas d'autres trucs à faire ? Le locataire du 2, par exemple ! Ca fait 6 mois qu'il n'a pas payé son loyer ! Il a des ardoises chez tous les commerçants du quartier. On est obligé de les rembourser à sa place ! - Oui, mais lui, ça ne te regarde pas. Et on s'en occupe. Il va nous payer une partie du loyer, chaque mois." Il n'a jamais rien payé... Des mois plus tard, dans le local poubelle, je suis tombé sur un vieux carton du locataire en question. Il y avait des dizaines de chèques ! Certains étaient dans une enveloppe timbrée, prête à être posté. D'autres étaient à peine remplis, avec juste sa signature. J'aurais du essayer d'en encaisser quelques uns, de ses chèques...
Et puis il y a eu l'affaire des boxes. Au tout début de l'immeuble, seuls quelques boxes étaient construits. Nous, les locataires, on a fini les autres. On s'en est gardé chacun 2 ou 3. Mais lorsque quelqu'un partait, on ne récupérait pas forcément les clefs des boxes. Il y en a qu'il a fallu forcer, faute de clefs. Et lorsque l'immeuble s'est remplis, beaucoup de gens n'avaient pas de boxes. Le propriétaires m'a demandé de vider mes boxes et de lui filer mes clefs, pour redistribuer tout ça. On devait avoir désormais un boxe par locataire. Lorsque j'ai demandé la clef de "mon" boxe, il m'a dit que moi, je n'aurais plus de boxes, point. En fait, il se les était tous gardés ! Et son chouchou en avait eu quatre ! Par la suite, il a distribués des boxes aux nouveaux arrivants, mais il avait perdu certaines clefs. Moi, j'avais senti l'embrouille et je ne lui avais pas filé toutes mes clefs. Je m'étais gardé un boxe et je me suis accaparé l'un des boxes laissés vacants par un ancien locataire... C'était le début des combines. En être réduit à se planquer, après toutes ces années dans l'immeuble, ça me minait... Et parfois, le concierge débarquait en disant : "Le propriétaire a fait une grande soirée hier. Ce midi, il a un déjeuner important. Quelqu'un peut passer faire le ménage chez lui ?" Et après, c'était le chouchou du propriétaire qui voulait aussi qu'on fasse le ménage chez lui !
Ce n'était plus chez moi. Les anciens, comme moi, étaient partis ou bien, ils rasaient les murs. Même M. Cartons n'était plus là ! Personne ne m'a fêté mes dix années de présence (et pourtant, j'avais glissé un mot sous la porte du propriétaire...) Les nouveau-venus faisaient n'importe quoi. Si, quand ils prenaient le courrier, un prospectus tombait par terre, ils le laissaient là. Charge au technicien de maintenance ou au concierge de nettoyer ! Quelqu'un monte dans l'ascenseur, tu es quelques mètres derrière. La personne appuie sur le bouton "fermeture des portes" comme si de rien n'était ! Moi, aussi, je me laissait-aller et ça me faisait mal de faire ça à cet immeuble, auquel j'avais contribué...

Un matin de novembre 2017, je me suis dis qu'il y en avait assez. Soit j'étais dedans, soit j'étais dehors. Mais critiquer en ne pouvant/voulant rien faire, c'était de facto cautionner. Alors j'ai pris la décision de partir au 31 décembre. Un compte rond. J'ai passé ma meilleure journée depuis longtemps ! C'était un sentiment de soulagement incroyable... Et donc, je suis parti. Je n'ai pas eu de montre en or, ni même de pot de départ. En fait, il n'y a qu'une personne qui a remarqué que je n'écrivais plus ! J'ai beaucoup reçu pendant ces 11 années, mais je pense que j'ai aussi beaucoup donné. Donc je suis quitte. A force d'enchainer les anneaux, ça tourne en rond, mais ça, c'est leur problème, maintenant...

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